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Edito

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Je reste une femme

3 octobre 2019

J’ai dit adieu à mes deux seins.
Ce fut un choc, un tremblement de terre intérieur, une claque, une perte de repères, des peurs, des angoisses.
Vivre un cancer du sein, c’est entendre chaque jour un empilement de mots durs et parfois de paradoxes : poussières dans le sein, microcalcifications, bande suspecte de 10 cm, macrobiopsie, tumorectomie, mastectomie avec reconstruction,…. et puis finalement peut-être sans reconstruction immédiate. Et on vous laisse avec la suspicion que votre deuxième sein, lui aussi….
C’est subir des agressions sur son corps. Des aiguilles qui vous percent votre sein, des harpons qui le traversent, des scalpels qui viennent le découper, des cicatrices qui le marquent au fer rouge. Là où lui n’a connu que caresses et plaisirs.

C’est pleurer alors que vous êtes une femme parfaitement équilibrée et forte. Puis c’est encore acheter des paquets de mouchoirs lotion douce pour encore pleurer parce que l’on vous dit que vous ne serez plus comme avant. Que votre féminité sera différente. Que votre poitrine sera déséquilibrée pendant de longs mois, qu’elle n’est qu’au début de sa mutation, et qu’elle ne sera pas plus celle que vous aimez.

J’aimais mes seins. L’un d’entre eux, le plus touché, était placé au dessus de mon coeur.
Et mes seins comme mon coeur aimons Laurent.
Je suis toujours surprise de lui. De sa façon d’être, de ses réactions, de ses mots, de sa douceur, de ses plaisirs, de sa patience, …
De nous se dégage une volupté. Cette vérité faite de sens, de jouissance, de chamboulement où tout se réinvente à coups de grands sourires et plaisirs. Nos gestes glissent ensemble, nos façons d’être s’harmonisent, nos pensées se faufilent dans un amour que l’on pourrait nous envier. Ma féminité et sa masculinité se parlent, se taquinent, s’entrecroisent…
Laurent m’accompagne encore à chacun de mes rendez-vous. A chaque fois, sa main se pose sur ma cuisse, prête à parer aux mauvaises nouvelles. Ses bras m’entourent pour me protéger des étapes dures à surpasser.

Comme toute femme, un cancer du sein est très douloureux physiquement mais surtout psychologiquement.
J’ai surtout eu peur de perdre ce qui fait moi : ma féminité, ma force, mes sourires, mon espièglerie.

Alors j’ai voulu mettre de la beauté là où on nous renvoie que de la souffrance. J’ai réagi. Je ne dis pas non à l’inévitable. Je dis juste : je suis jolie, et je continuerai à vivre de jolies choses.
De cette étape a jailli d’autres seins à qui j’ai donné naissance (assistée cette fois) . On ne va pas faire « une ablation », mais simplement une renaissance. Et de cette renaissance continue notre amour et celle que je suis depuis longtemps : une femme.